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LES CŒURS CROYANTS

par Rédaction Confluence
LES CŒURS CROYANTS
Fethullah Gülen

L’humanité s’en va quelque part, emportée par la rancœur et la haine. À vrai dire, il serait sans doute plus juste de dire qu’elle s’y précipite, qu’elle y roule inexorablement. Il est bien difficile, dès à présent, de prévoir ce que sera l’issue de cette marche et où elle nous conduira. Ce serait certes faire preuve d’un pessimisme excessif que d’affirmer que notre destination sera l’Enfer ; mais dire que nous allons vers le Paradis relèverait sans doute d’un optimisme quelque peu démesuré. Les cœurs battent sous l’effet de la colère, les orgueils frappent à coups redoublés, les pensées sont en lambeaux et les jugements errent en désordre. Les tentatives de dialogue sont devenues terriblement artificielles et guidées par l’intérêt ; les assemblées de discussion et de débat ressemblent à des champs de bataille, à des lignes de front, à des arènes sauvages… Tout semble réuni pour diviser la société en camps opposés et accroître la tension entre les foules. Les attitudes sont grossières, les paroles agressives, les masses se montrent impitoyables les unes envers les autres…

« Plus de fidélité, la parole sans valeur ;
la confiance, un mot vide de sens ;
le mensonge devenu monnaie courante,
les désillusions partout, et la justice oubliée… »

M. Akif

Pour dire « halte » à cette dérive et empêcher cette chute, nous avons besoin de cœurs qui battent d’amour et vivent dans la tolérance ; de cœurs croyants et aimants, capables de se consacrer au bonheur terrestre et éternel de l’humanité, ici-bas comme dans l’au-delà ; nous avons besoin d’âmes désintéressées, à l’image de Bediuzzaman, capables de dire :

« À mes yeux, ni l’amour du Paradis ni la crainte de l’Enfer ne comptent ; je suis prêt à brûler dans les flammes de l’Enfer, pourvu que la foi de mon peuple soit sauvée. »

L’amour est une langue universelle, silencieuse et sans paroles, qui s’adresse directement à l’âme humaine. Il est une force ensorcelante qui charme les cœurs et les attire à elle, une puissance à laquelle nul ne peut résister, pas même les âmes les plus sauvages, et devant laquelle elles finissent par se rendre. Oui, une telle puissance existe : même les bédouins les plus incultes, étrangers à toute forme de subtilité, saisissent nécessairement quelque chose de son langage, doux entre tous, et s’en trouvent enivrés.

L’amour possède la force et le charme d’une influence prophétique. Lorsqu’il commence à se répandre dans les profondeurs de notre être, nous ressentons tout ce qu’il cherche à nous transmettre jusque dans les replis les plus intimes de notre âme. Nous devenons ainsi disposés à accueillir son message.

Lorsque les cœurs battent d’amour, que les visages se parent de sincérité et que les yeux s’abandonnent à ces sourires enchantés, l’homme, sans prononcer un seul mot, peut considérer qu’il a livré à son interlocuteur le livre entier de son monde intérieur.

La voix et le souffle de l’amour, selon le degré de sincérité et de chaleur qui les anime, mettent presque toujours nos sentiments en mouvement. Ils nous élèvent de la confiance à la soumission, de la soumission à l’acceptation, de l’acceptation à la foi, et murmurent à nos âmes des significations d’une beauté incomparable, que les discours les plus éloquents et les livres les plus célèbres seraient incapables d’exprimer.

Les mélodies mystérieuses de l’amour se font toujours entendre sur les pentes du cœur comme le chant d’un rossignol et enveloppent tout notre être avec la pureté d’une berceuse. Elles l’enveloppent si profondément qu’en leur présence nous éprouvons le désir de nous agenouiller, comme des enfants, et de pleurer à sanglots sous l’effet de la joie et de l’allégresse.

L’amour, avec son atmosphère aussi chaleureuse que les bras d’une mère et son pouvoir magique, semblable à celui de clés capables d’ouvrir toutes les portes, est une fontaine enchantée qui déverse dans nos cœurs l’essence de toute la création et la beauté éternelle. Dans la mesure où nous pouvons goûter le nectar de cette source limpide, nos sentiments s’élèvent, nos âmes s’embrasent et débordent avec une telle intensité que nous avons l’impression que le plafond de notre être va se rompre et que nous allons atteindre l’éternelle ivresse des cieux.

Dans la mesure où les cœurs respirent l’atmosphère vivifiante de l’amour, se purifient dans ses cascades, s’enlacent avec lui, en respirent le parfum et en vivent le souffle, ils perçoivent et font percevoir les profondeurs infinies de l’humanité. Ils découvrent les mystères de l’éternité et, à mesure que l’amour s’approfondit, les cercles de l’affection et de l’attachement s’élargissent jusqu’à embrasser l’existence tout entière. Ils vont même jusqu’à atteindre l’infini, prennent la couleur de l’éternité et, partout, répandant autour d’eux amour et considération en proclamant : « Pour Lui ! », deviennent à leur tour recherchés et aimés.

L’amour existait avant l’homme. L’amour était la première mélodie qui a éveillé l’homme à l’existence et le premier berceau dans lequel il s’est balancé. Ici, au nom de l’amour, en apportant une nouvelle touche à une sonorité ancienne, nous avons voulu murmurer une fois encore une nouvelle interprétation d’une vieille mélodie, avec un simple changement de style ; notre espoir est que l’amour triomphe de l’hostilité, de la haine, du désespoir et de la discorde.

Qui sait combien d’autres, après nous, murmureront à leur tour de nouvelles mélodies ardentes, chanteront des chants brûlants et feront pleuvoir autour d’eux des lumières semblables aux feux d’artifice d’une fête ? Ils ne penseront qu’à l’amour, ne parleront que d’amour et chercheront des cœurs familiers de l’amour.

Si seulement l’homme entre une fois dans ce chemin magique de l’amour, ce « sehl-i mümteni »1, cette facilité apparente qui touche pourtant à l’impossible, il franchit les sommets de la colère et de la haine que les autres jugent infranchissables. Il traverse les mers de sang qui lui barrent la route. Il parcourt les printemps qui s’étendent sur les pentes du Paradis, embrasse des âmes d’où monte le parfum de l’amour, et passe sa vie dans une atmosphère aussi chaude que les nids d’oiseaux et aussi sûre que le sein maternel. Il connaît alors tous les privilèges et toutes les richesses que confère le fait d’être véritablement humain.

En ces jours où les hommes succombent à la vengeance et à l’hostilité, où les foules sont entraînées vers l’affrontement et la lutte, où le droit est réduit au silence devant la force, où ceux qui détiennent le pouvoir traitent comme des tyrans ceux qui ne pensent pas comme eux, où les oppresseurs et les cruels sont applaudis et honorés tandis que les innocents sont malmenés, nous devons de nouveau affirmer la puissance de l’amour, même si nos espoirs vacillent.

Oui, nous le disons et nous croyons que l’amour changera le rythme de notre existence ; qu’il nous élèvera de l’ordinaire à l’extraordinaire, de l’égarement dans la banalité à des degrés d’existence toujours plus élevés. Nous nourrissons également l’espoir de retrouver les rêves limpides que nous avions ressentis et vécus dans le monde transparent de notre toute première enfance.

Je crois que, dans la mesure où nous parviendrons à nous imprégner d’amour, de respect et de compréhension, la société changera, tout comme la couleur des choses et des événements. Les véritables valeurs humaines apparaîtront, et les nombreux avantages que nous confère notre qualité de « la créature honorée » seront préservés plutôt que dilapidés. Toutes les beautés issues de la foi et de la culture, qui se sont perdues au cours de l’histoire, renaîtront et seront restaurées ; mieux encore, elles redeviendront nôtres.

Nous pourrons alors revivre la vie que nous avons connue autrefois et goûter, une fois encore, à toutes les joies et à tous les délices, infinis et intemporels, tout à la fois…

Si seulement nous pouvions, nous aussi, comme Les premiers2, nous éveiller à cette foi et à l’amour profond qui s’y trouve…

1 Sehl-i mümteni : l’art d’exprimer des idées profondes dans un style apparemment simple, au prix d’une grande maîtrise. Yunus Emre, Süleyman Çelebi et Ziya Paşa en sont les principaux représentants dans la littérature turque.

2 « Les premiers » désigne la première génération de croyants qui s’est formée autour du Prophète.

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