M. Fethullah Gülen
Depuis des années, la société connaît une déviation constante de la pensée et une forme d’indécence qui s’est répandue chaque jour davantage, au point de dominer presque tous les sentiments et toutes les idées. Les paroles sont d’une impudence extrême, les expressions excessivement agressives, les comportements d’une bassesse affligeante, les attitudes complètement dégradées, tandis que les sentiments et les raisonnements qui constituent la base de ce désordre sont aussi sombres que ce que l’on pourrait attendre de scorpions. Que faut-il écouter ? À qui peut-on faire confiance ? Sur quelle idée peut-on s’appuyer ? Dans cette arène d’âmes querelleuses, constamment préoccupées par la critique et la destruction, même les pensées les plus innocentes ainsi que les projets les plus utiles sont parfois broyés entre les dents impitoyables du conflit et de l’effondrement, tandis que les valeurs les plus sacrées sont continuellement piétinées.
Quelles sont les raisons qui ont conduit les êtres humains à tomber aussi bas du point de vue des valeurs humaines ? Qu’est-ce qui nous pousse à être prêts à nous dévorer les uns les autres ? Si certains espèrent parvenir à quelque chose par une telle indécence, ils se trompent lourdement. Et si quelqu’un est assez naïf pour croire que de grands idéaux peuvent être réalisés de cette manière, il est victime d’une profonde illusion. Pourtant, quelle amertume de constater que, depuis des années, nous passons d’une illusion à une autre et continuons à commettre des erreurs que personne n’aurait imaginées. Pire encore, nous avons présenté ces erreurs comme de grandes réussites mondiales. À tel point que les prétentions consistant à devenir un modèle pour le monde, à remodeler la planète ou, à tout le moins, à remettre de l’ordre chez nous, sont devenues les fantasmes ordinaires de notre époque. Mais la réalité est là : d’un côté, des discours grandiloquents ; de l’autre, une société épuisée et prisonnière du malaise.
En vérité, au milieu d’un tel désordre, il n’est possible ni d’améliorer la carte intellectuelle du monde, ni de transformer le déclin de notre société en progrès, ni d’ouvrir de nouveaux horizons à notre peuple. À mes yeux, rien d’autre que le chaos ne peut sortir de ces milieux dépressifs, dont les pensées ne sont souvent qu’un mélange de délire et de convulsions. Une chose est certaine : aucune véritable renaissance ne peut naître de là. D’ailleurs, ce qui s’est produit jusqu’à présent constitue déjà une indication suffisamment claire de ce qui risque encore d’advenir.
Je ne prétends pas analyser ici un sujet entièrement nouveau. Cette question a déjà été discutée à de nombreuses reprises dans différents cercles, examinée sous divers angles et soumise à d’innombrables évaluations. Elle a retenu l’attention de nombreux penseurs brillants et d’écrivains talentueux ; elle a fait l’objet d’études approfondies et de vastes enquêtes. Pourtant, malgré tous ces efforts, les résultats obtenus sont restés bien en deçà des attentes. Encore aujourd’hui, beaucoup de personnes continuent de gaspiller leur intelligence et leurs précieuses facultés de réflexion dans des comportements indignes. Elles laissent leurs émotions dominer leur savoir, leur culture, leur courage et leur logique, consacrant presque leur existence entière à lutter contre les valeurs humaines.
Ces individus souffrent déjà d’un déficit de réflexion, d’une pauvreté spirituelle, d’une profonde incohérence dans leur raisonnement et d’un manque de sagesse véritable. Lorsqu’à ces faiblesses s’ajoutent la tromperie, la bassesse, la recherche de la célébrité ou encore une passion excessive pour la position sociale, le prestige et les avantages matériels, il devient pratiquement impossible qu’ils suivent une autre voie. Bien au contraire, ceux qui sont animés par une soif insatiable et une avidité sans limites poursuivent obstinément les objectifs qui les obsèdent. Ils cherchent continuellement à satisfaire leur faim et leur soif de nature purement matérielle. Même lorsqu’ils se réjouissent parfois de ce qu’ils ont obtenu, ils passent le plus souvent leur temps à regretter ce qu’ils ont manqué. En étouffant progressivement les sentiments élevés de leur âme, ces dons incomparables accordés à l’être humain, ils continuent à errer dans les vallées de la sensualité et de la matérialité.
En effet, des personnes qui ont perdu à ce point leur logique humaine et leur capacité de jugement, qui ont sacrifié leur conscience ainsi que les dons divins qui lui sont liés, qui sont devenues pauvres de cœur et de pensée, ne peuvent en aucun cas contribuer à rendre le monde meilleur ou plus vivable. Elles ne peuvent ni favoriser le bonheur de l’humanité, ni apporter un bénéfice réel à leur nation, encore moins la conduire vers de nouveaux horizons. Elles en sont incapables parce qu’elles n’ont jamais réussi à percevoir les profondeurs de leur propre être ni à comprendre le sens de leur existence. Elles ont oublié comment aimer, négligé le respect, considéré la vertu comme une simple illusion et passé leur vie à réfléchir uniquement à ce qu’elles pourraient obtenir, à la manière de l’obtenir, à ceux dont elles pourraient s’emparer des biens et aux moyens qui leur permettraient d’atteindre le sommet de la prospérité. Même lorsqu’elles ont l’intention de faire le bien, elles finissent souvent par produire le contraire. Car il est extrêmement rare que quelque chose de pur puisse naître d’âmes corrompues et de dispositions dégradées.
L’humanité a certes déjà connu, dans le passé, des déviations intellectuelles et des bouleversements spirituels. Cependant, jamais auparavant ce phénomène n’avait atteint une telle ampleur au point de devenir une véritable calamité sociale. Aujourd’hui, l’être humain consacre souvent toute sa capacité intellectuelle et tout son raisonnement au service de son ego et de ses désirs tout en menant une guerre acharnée contre la vérité et la droiture. Plus encore, il agit avec la conviction que son intelligence et son savoir suffisent à tout résoudre.
Pourtant, je ne crois pas que les hommes d’aujourd’hui soient plus intelligents ou plus raisonnables que ceux des générations précédentes. J’ai même tendance à penser que les prétendus champions de l’intelligence et les génies de la raison de notre époque possèdent souvent une profondeur de pensée plus faible et une vision intellectuelle plus limitée que leurs prédécesseurs. Malgré tous les avantages promis par la technologie moderne et les progrès scientifiques, les hommes des générations passées, qui ne disposaient même pas du dixième de nos ressources actuelles, étaient peut-être plus compétents, plus cohérents et plus accomplis.
Dans leurs domaines respectifs de pensée et d’action, qu’ils aient représenté le bien ou le mal, chacun des personnages marquants du passé possédait une stature et une influence plus importantes dans son époque. (Cette comparaison n’a pas pour but de glorifier l’injustice ou la tyrannie, mais simplement de souligner la profondeur, la cohérence et la clarté des systèmes de pensée anciens, même lorsqu’ils étaient erronés, par contraste avec la confusion de notre époque.)
On pourrait dire que Caïn était un meurtrier plus habile que ses équivalents modernes ; Nimrod un despote plus imposant ; Coré (Qaroun) un capitaliste plus audacieux et entreprenant ; Pharaon un fanatique plus cohérent ; Socrate un penseur plus discipliné ; Léonard de Vinci un artiste plus profond et visionnaire ; Shakespeare un écrivain plus imaginatif et captivant ; Goethe un observateur plus remarquable de la condition humaine ; Nietzsche un rebelle plus audacieux ; et Sartre un analyste du moi plus radical et plus intransigeant.
Pourtant, aujourd’hui, ni les intellectuels qui se considèrent totalement libérés de toute superstition, ni ceux qui se consacrent à la spiritualité et au sens, persuadés d’avoir saisi la religion et la métaphysique dans toute leur profondeur, n’ont réussi à atteindre un niveau comparable à celui de leurs prédécesseurs, malgré tous les moyens modernes dont ils disposent.
Plus encore qu’un manque de réussite, ces deux groupes , d’un côté les matérialistes, dont le raisonnement se limite à ce que leurs yeux peuvent percevoir et qui recherchent toute chose dans le monde matériel ; de l’autre les spiritualistes, qui se considèrent investis de la mission de réduire toute réalité à une signification abstraite se révèlent étonnamment superficiels dans leurs jugements, extrêmement hésitants dans leurs décisions et leur volonté, très éloignés des civilisations passées dans leur considération des valeurs humaines et particulièrement instables dans leurs désirs et leurs préférences.
Ils deviennent chaque matins les prisonniers d’un nouveau courant de pensée et se passionnent chaque soir pour un sentiment différent. Ils sont constamment en mouvement mais perpétuellement instables. Tantôt athées et nihilistes, tantôt capitalistes et libéraux. Parfois soumis et courbés devant des puissances qu’ils ne peuvent vaincre ; parfois turbulents et rebelles. Mais dans tous les cas, ils demeurent déséquilibrés et privés de direction.
Il est donc inévitable que de telles personnes soient entraînées à tout moment par une nouvelle vague et emportées vers l’inconnu, ou encore écrasées sous le poids de quelque erreur. Et personne ne pourra sauver ces malheureux, dispersés et réduits à néant comme des feuilles d’automne balayées par les vents de leur sombre destinée.
Sans doute ceux qui sont capables de percevoir cette dérive sociale que l’on pourrait même qualifier de forme de paranoïa collective ainsi que les conséquences inquiétantes qu’elle annonce pour l’avenir, ont-ils déjà commencé à en frémir. Pourtant, malgré toutes les inquiétudes exprimées, les solutions proposées reviennent toujours aux mêmes doctrines : socialisme, capitalisme, libéralisme.
Tant que le véritable centre du dysfonctionnement et les causes profondes de ces déviations ne seront pas identifiés, je suis convaincu que nous continuerons à tourner dans ce cercle vicieux, sans jamais sortir réellement de la crise.
En effet, lorsqu’une société semble se libérer des troubles politiques, elle tombe dans une crise économique. Lorsqu’elle surmonte une impasse militaire, elle est entraînée dans le chaos administratif. À l’intérieur de ces « cercles vicieux » étouffants qui nous consument continuellement, les sociétés se dégradent et s’effondrent.
Si, dans les années à venir, les actions continuent d’être menées selon cette même logique, ou plutôt selon cette absence de logique , nous ne réaliserons aucun véritable progrès. Les conférences et les débats reviendront inévitablement aux oppositions habituelles entre « l’individu » et « l’État ». Les discussions interminables sur le choix entre un système libertaire ou étatiste, une structure capitaliste ou une administration socialiste, continueront sans fin.
Puis viendront encore d’autres dialectiques, d’autres jeux intellectuels stériles, jusqu’au jour où nous comprendrons enfin que nous n’avons fait que tourner autour de notre propre égoïsme, gaspillant des années précieuses et laissant échapper d’innombrables possibilités.
Si vous le voulez bien, essayons maintenant d’exposer quelques-unes des questions que l’humanité aurait dû résoudre au cours des derniers siècles mais qu’elle n’est pas parvenue à traiter pour diverses raisons.
Malgré les nombreuses tentatives de renouveau entreprises au cours du dernier ou des deux derniers siècles, les sociétés ont eu du mal à établir des systèmes moraux cohérents enracinés dans leurs propres fondements culturels. Elles n’ont pas réussi à élaborer et à systématiser des cadres métaphysiques solides. Elles n’ont pas produit de visions artistiques capables de refléter le monde intérieur de l’être humain dans sa relation avec Dieu, l’univers et lui-même. Elles n’ont pas davantage réussi à développer des modèles d’éducation et de formation morale en harmonie avec les racines profondes de leur héritage spirituel.
Au cœur de presque tous les systèmes moraux se trouvent trois éléments essentiels : une croyance saine, un sens bien établi de la liberté et un profond sentiment de responsabilité. Ces trois dimensions sont étroitement liées à la pensée métaphysique.
Dans une société où la croyance est rejetée, où les individus sont privés de leur liberté intérieure et où le sens de la responsabilité disparaît du cœur, il devient impossible de parler véritablement de métaphysique. Et lorsqu’il n’y a plus de métaphysique, la morale elle-même ne peut survivre.
Lorsque les sociétés échouent à développer un cadre métaphysique cohérent et que les individus ne parviennent plus à façonner leur identité intérieure à la lumière d’un sens profond de l’existence, le résultat est inévitable. Avec le temps, elles perdent leur vitalité spirituelle et les convictions qui les guidaient. Finalement, elles éprouvent même des difficultés à préserver leur continuité morale et culturelle.
Pourtant, c’est nous-mêmes qui avons asséché les sources de vie abondantes qui nous avaient nourris tout au long de notre histoire. Après les avoir abandonnées, nous nous sommes presque entièrement tournés vers des idées empruntées à d’autres. À tel point que cette étrange conception du nationalisme que nous avons importée de toutes parts et tenté d’imposer à tous, ainsi que certaines philosophies de vie singulières et certaines conceptions déformées de l’art qui blessent l’âme, ont fini par troubler notre mémoire collective.
En éteignant nos propres flambeaux, qui illuminaient notre chemin depuis des milliers d’années, nous nous sommes livrés à l’obscurité, semblables à des chauves-souris qui fuient la lumière.
Aujourd’hui nous n’avons pas besoin d’untel ou d’untel ni de telle ou telle philosophie. Ce dont nous avons besoin c’est d’un remède vital capable de restaurer l’esprit que nous avons perdu ; un remède capable de nous arracher aux tourbillons de l’incertitude et nous guider vers un nouvel amour de la vérité, une compréhension renouvelée de la science et une manière de penser plus profonde, tout cela dans le cadre de nos propres fondements moraux, de notre propre compréhension du monde et de la sagesse héritée de notre tradition.
Ce remède se nourrit de réflexions métaphysiques distillées à travers des siècles d’expérience vécue. Il s’appuie sur une philosophie de vie tournée vers l’au-delà et sur une voix enracinée dans la tradition prophétique, une voix qui parle de la réalité de Dieu, de l’univers et de l’être humain.
Je crois que tant que nous ne retrouverons pas ces valeurs perdues, il nous sera impossible de découvrir notre propre style de vie, de déterminer notre véritable place dans le monde ou de nous libérer de ces déviations de la pensée.

