Mustafa Cenap Aydin
Lorsque l’on se penche sur les vies du pape François et de Fethullah Gülen, on découvre deux figures contemporaines remarquables, dont les parcours, commencés à quelques années d’intervalle et dans des contextes très différents, les ont pourtant conduits vers le dialogue. Jorge Mario Bergoglio est né en 1936 à Buenos Aires, M. Fethullah Gülen en 1938 dans un petit village des environs d’Erzurum. Leurs décès, survenues à six mois d’intervalle en 2024 et 2025, marquent la fin d’une époque au cours de laquelle tous deux ont défendu, à un moment crucial de l’histoire humaine, la compréhension entre les religions.
Pour mesurer la profondeur de leur engagement en faveur du dialogue, il faut d’abord comprendre l’esprit de l’époque dans laquelle ils ont grandi. Bergoglio a atteint l’âge adulte dans une Argentine profondément marquée par les inégalités sociales, tandis que sa famille gardait la mémoire de l’exil : elle avait fui l’Italie fasciste en 1929. Il grandit dans le quartier populaire de Flores, où il est directement confronté aux difficultés des plus démunis. Plus tard, devenu jeune prêtre jésuite, Bergoglio traversera les années sombres de la dictature militaire argentine et de la « Guerre sale » de 1976 à 1983, durant laquelle des milliers de personnes disparurent. Cette expérience de la violence et de l’injustice sociale façonnera sa conception de la mission de l’Église auprès des pauvres et sa conviction que la foi doit se vivre dans la solidarité avec ceux qui souffrent.
Le contexte turc dans lequel grandit Gülen fut tout aussi déterminant, quoique marqué par des difficultés d’une autre nature. Né dans une culture conservatrice et marquée par le soufisme de l’Anatolie orientale, il grandit sous un régime de strict laïcisme kémaliste, à une époque où même l’enseignement du Coran dispensé par sa mère dans leur village était, techniquement, interdit par la loi. La Turquie de sa jeunesse se trouvait écartelée entre son héritage musulman ottoman et un projet de modernisation agressif qui cherchait à effacer l’influence religieuse de la vie publique.
Cette tension entre tradition et modernité, entre foi et gouvernance laïque, allait constituer l’arrière-plan sur lequel Gülen élaborerait sa vision d’un islam renouvelé, capable d’entrer en dialogue constructif avec le monde moderne. Nommé imam par l’État de 1959 à 1981, il sut composer avec ces contradictions avec une remarquable créativité, contribuant finalement à l’émergence d’un mouvement qui allait créer des centaines d’écoles à travers le monde.
Ce qui frappe le plus profondément chez ces deux hommes, c’est que leur fidélité sans faille à leur propre foi ne constitua nullement un obstacle au dialogue : elle en fut au contraire le fondement. Pour Bergoglio, sa formation jésuite et sa profonde dévotion au Christ fondaient son ouverture aux autres. Plus il s’enracinait authentiquement dans le christianisme, plus il devenait capable de reconnaître et d’honorer la présence du divin dans les autres traditions. De même, l’immersion profonde de Gülen dans la spiritualité musulmane, fortement nourrie par les écrits de Said Nursi, lui permit de franchir les frontières religieuses avec assurance et humilité. Tous deux incarnent ainsi un paradoxe essentiel du véritable dialogue : ce sont précisément ceux qui sont solidement enracinés dans leur propre tradition qui peuvent aller vers les autres avec le plus de générosité. Leur œuvre interreligieuse ne consistait pas à diluer leurs convictions, mais à les vivre pleinement.
Nostra Aetate
La déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II, promulguée en 1965 alors que Bergoglio était encore un jeune jésuite en formation, ouvrit des voies entièrement nouvelles dans les relations de l’Église catholique avec les autres religions. En affirmant que l’Église « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint » dans les autres religions et en appelant au dialogue et à la collaboration, ce texte fournit le cadre théologique qui allait orienter le futur pape François. L’enseignement du Concile selon lequel les musulmans « adorent avec nous le Dieu unique » et que l’Église regarde les musulmans « avec estime » donnait une légitimité officielle à ce qui allait devenir un trait constant de l’action de Bergoglio. Il assimila ces enseignements durant ses années de séminaire et de sacerdoce, et ceux-ci devinrent partie intégrante de son approche pastorale.
Pour Gülen, l’influence intellectuelle décisive fut sa rencontre avec les écrits de Said Nursi, ce penseur musulman kurde dont la collection Risale-i Nur renouvelait la pensée musulmane pour l’époque moderne. L’accent mis par Nursi sur la compatibilité entre foi et raison, son rapport positif à la science et son appel aux musulmans à contribuer de manière constructive à la société plutôt qu’à se réfugier dans l’isolement fournirent à Gülen un fondement théologique au dialogue. À travers la pensée de Nursi, Gülen en vint à comprendre que tendre la main aux croyants d’autres religions n’était pas une trahison de l’islam, mais l’expression de ses valeurs les plus profondes : miséricorde, compassion et service.
Les deux hommes entretinrent également un lien profond avec le pape Jean-Paul II, quoique de manière différente et à des degrés divers.
Pour François, cette relation fut intime et profondément transformatrice. Nommé évêque auxiliaire de Buenos Aires en 1992 puis cardinal en 2001 par Jean-Paul II, Bergoglio travailla étroitement avec le pape polonais et assimila sa conception d’une Église appelée à jouer un rôle de premier plan dans le monde moderne. L’exemple de Jean-Paul II, son engagement résolu dans le dialogue entre les cultures, ses nombreux échanges avec les représentants d’autres religions et sa conception de la papauté comme ministère du dialogue marquèrent profondément le futur pape François.
La rencontre de Gülen avec Jean-Paul II fut plus brève, mais non moins significative. Son entrevue avec le pape au Vatican, en février 1998, constitua une étape importante dans les relations entre musulmans et catholiques, à une époque où les rencontres de ce niveau étaient encore relativement rares. Elle s’inscrivait dans l’esprit d’Assise, cette rencontre historique d’octobre 1986 au cours de laquelle Jean-Paul II avait invité des représentants religieux du monde entier à prier pour la paix. Bien que controversée dans certains milieux, la rencontre d’Assise devint un moment fondateur des relations interreligieuses et donna naissance à ce que l’on appela par la suite « l’esprit d’Assise ». Elle montrait que des hommes et des femmes de traditions différentes pouvaient se réunir, non pour renoncer à leurs convictions, mais pour affirmer ensemble la dimension transcendante de la paix.
François et Gülen furent également inflexibles dans leur engagement en faveur de la non-violence et dans leur volonté de déconstruire le faux lien établi entre religion et terrorisme. Après les attentats du 11 septembre, Gülen fut l’une des premières voix musulmanes de premier plan à condamner publiquement ces violences et à rappeler qu’elles étaient contraires aux enseignements fondamentaux de l’islam. Toute sa vie, il insista sur le fait que le nom même de l’islam, issu d’une racine liée à la paix, appelait les musulmans à être des artisans de paix. De même, François refusa constamment d’admettre que l’on puisse établir un lien entre une foi religieuse authentique et la violence. Il souligna à maintes reprises qu’invoquer le nom de Dieu pour justifier la violence constituait une forme de blasphème. Tous deux comprenaient que l’intégrité d’une tradition religieuse se mesure aussi à sa capacité à promouvoir la paix et la dignité humaine.
Au cœur de leur conception du dialogue se trouve un principe à la fois profondément simple et particulièrement exigeant : l’amour de chaque être humain en tant que créature aimée de Dieu. Pour François, ce principe s’enracine dans la conception chrétienne de l’imago Dei : tout être humain porte en lui l’image de Dieu et mérite, de ce fait, respect et amour. Il a souvent parlé avec émotion de la nécessité de savoir reconnaître le Christ dans le visage du pauvre, du migrant et de celui qui souffre. Pour Gülen, l’enseignement coranique selon lequel Dieu aime l’humanité et honore l’être humain dans sa dignité fonde son rapport aux autres. Dans sa compréhension, profondément nourrie par la spiritualité soufie, aimer la créature revient à aimer le Créateur. Tous deux affirment ainsi qu’un engagement religieux authentique doit nécessairement se traduire par un amour capable de franchir toutes les frontières.
Le « terrorisme » de la médisance
Un parallèle particulièrement frappant entre leurs enseignements concerne les effets corrosifs de la médisance et des commérages. François comme Gülen ont condamné avec une grande fermeté ces pratiques, qu’ils considèrent comme radicalement incompatibles avec la foi véritable comme avec le dialogue authentique.
François a maintes fois mis en garde contre le « terrorisme des commérages », allant jusqu’à qualifier les commérages de forme de meurtre, puisqu’ils détruisent la réputation et la dignité d’autrui. Selon lui, les commérages défont les communautés et rendent impossible tout dialogue véritable. Gülen, s’appuyant sur l’enseignement de l’islam qui compare la médisance au fait de manger la chair de son frère mort, s’est montré tout aussi catégorique. Il enseigne qu’une communauté fondée sur la confiance et le respect mutuel ne peut survivre lorsque la médisance y prospère.
Pour l’un comme pour l’autre, l’interdiction de la médisance ne relève donc pas de la simple bienséance : elle relève d’un impératif religieux fondé sur le respect de la dignité humaine. Le dialogue véritable ne peut naître que dans un climat où chacun peut faire confiance à l’autre ; or la médisance empoisonne cette confiance à sa source.
La chaleur de la rencontre personnelle
Tout au long de leur vie, les deux hommes ont accueilli avec chaleur et une sincère amitié des personnes issues de religions et de cultures différentes. Le pontificat de François fut marqué par d’innombrables rencontres de ce genre : de ses embrassades avec des responsables musulmans à ses échanges avec des patriarches orthodoxes, de ses dialogues avec les communautés juives à son ouverture envers les personnes sans appartenance religieuse. Ses gestes spontanés d’affection et le plaisir manifeste qu’il prenait à ces rencontres montrent que, pour lui, le dialogue n’était pas un devoir diplomatique, mais une source de joie.
Gülen, malgré ses dernières années d’exil et une santé déclinante, conserva une pratique semblable, accueillant dans sa modeste résidence de Pennsylvanie des visiteurs venus d’horizons très divers. Il recevait des responsables chrétiens, des rabbins juifs et des représentants de différentes traditions, leur adressant toujours le même message : nous sommes appelés à servir ensemble l’humanité. Tous deux ont ainsi incarné une vérité essentielle : le véritable dialogue ne se joue pas seulement dans les conférences officielles, mais aussi dans la chaleur d’une rencontre personnelle.
La prière occupait une place centrale, aussi bien dans leur conception du dialogue que dans leur vie personnelle. Un témoignage particulièrement remarquable de leur estime réciproque remonte à avril 2016, lorsque le pape François écrivit à Gülen pour lui demander ses prières. Le texte intégral de cette correspondance n’a pas été rendu public, mais son existence même en dit long sur la reconnaissance spirituelle qui semblait unir ces deux hommes.
Tous deux comprenaient que la prière n’est pas une pratique simplement privée, mais qu’elle constitue le fondement de toute action authentique en faveur de la paix. François a constamment souligné que, sans la prière, les efforts pour la paix risquent de se réduire à de simples manœuvres politiques. Gülen enseignait pour sa part que la prière transforme le cœur et rend possible un service véritable. Tous deux ont encouragé les prières interreligieuses — non pas des mélanges syncrétiques effaçant les différences, mais des rassemblements où chacun prie selon sa propre tradition pour des aspirations communes.
Plus encore, tous deux ont fait de l’éducation, et notamment de l’éducation à la paix, un élément central de leur vision d’un dialogue durable. François a souvent parlé de la nécessité d’une « éducation à la fraternité » et lancé des initiatives telles que le Global Compact on Education, destiné à promouvoir une conception de l’éducation au service de la paix et de la dignité humaine. Ses encycliques, notamment Laudato Si’ et Fratelli Tutti, portent elles aussi une forte dimension éducative, appelant à une transformation des consciences.
L’héritage de Gülen se manifeste peut-être de la manière la plus visible dans les centaines d’écoles créées à travers le monde par les participants au mouvement Hizmet. Accueillant des élèves de toutes origines, ces établissements incarnent sa conviction qu’une éducation de qualité — conjuguant excellence académique et formation morale — constitue l’une des voies les plus efficaces vers la paix. Pour l’un comme pour l’autre, l’éducation ne consiste pas seulement à transmettre des connaissances : elle doit former des individus capables de dialoguer, attachés à la justice et prêts à servir le bien commun.
Un parcours convergent
Lorsque l’on contemple la vie et l’héritage de ces deux figures exceptionnelles, on ne découvre pas simplement deux trajectoires distinctes, mais deux chemins qui convergent vers une même aspiration : celle d’un monde plus humain. Venus de traditions et de contextes différents, le pape François et Fethullah Gülen sont pourtant parvenus à des conclusions remarquablement proches sur ce qu’exige une foi véritable à l’ère de l’interdépendance.
Leurs vies témoignent que la profondeur de la foi et l’ouverture généreuse à autrui ne sont nullement contradictoires : elles se complètent. Elles nous montrent que prière et action, contemplation et service, fidélité à sa propre tradition et respect des traditions d’autrui peuvent — et doivent — aller de pair.
Leur témoignage nous invite à comprendre que le dialogue n’est pas un supplément facultatif de la vie religieuse, mais une dimension essentielle de toute foi authentique à notre époque. Il nous rappelle que bâtir la paix ne consiste pas seulement à conclure des accords politiques : il faut transformer les cœurs. Et cette transformation passe par la prière, par l’éducation et par la pratique quotidienne de l’amour et du respect, au-delà de toutes les frontières qui séparent les êtres humains.
Dans un monde encore déchiré par les violences commises au nom de la religion et par la méfiance réciproque, le témoignage convergent du pape François et de Fethullah Gülen offre à la fois une espérance et une voie. Ils nous montrent ce qui devient possible lorsque des responsables religieux ont le courage de franchir les frontières, la sagesse d’enraciner leur ouverture dans une foi profonde et la persévérance de transmettre, par l’éducation, une culture de paix capable de faire vivre le dialogue de génération en génération.

