Accueil HumanitésInterculturalitéREPENSER L’INTÉGRATION : DE LA POSTURE À LA RELATION

REPENSER L’INTÉGRATION : DE LA POSTURE À LA RELATION

par Rédaction Confluence
POSTURE À LA RELATION
Belin Kocabas*

Un jour, une de mes consultantes m’a raconté une expérience : elle avait participé à une fête de quartier. Tout au long de la journée, des personnes étaient venues vers elle, avaient discuté avec elle et lui avaient demandé comment elle allait. Pourtant, malgré toutes ces marques d’attention et ces moments de partage, une fois rentrée chez elle, elle ressentait un profond sentiment de solitude et de déconnexion, comme si elle n’avait pas réellement trouvé sa place parmi les autres.

L’intégration est généralement envisagée comme un processus d’adaptation d’ordre essentiellement technique. Apprendre la langue, accéder à l’emploi, se constituer un cercle social, découvrir les codes culturels du pays où l’on vit : tels sont les aspects les plus visibles de ce processus. Chacun d’eux est évidemment important. Pourtant, lorsqu’on travaille de près avec des personnes ayant fait l’expérience de la migration et du déplacement, on constate que les difficultés se situent souvent ailleurs, sur un plan plus profond.

On peut s’installer dans un nouveau pays, en apprendre la langue et y trouver un emploi ; mais parvenir à se faire véritablement une place au sein du tissu relationnel demande un temps bien plus long. Nous avons une adresse, un travail, une vie quotidienne qui s’est peu à peu construite dans une autre langue. De l’extérieur, tous les éléments de notre existence semblent avoir trouvé leur place. Les mêmes rues, la même langue, les mêmes lieux… Pourtant, même après avoir passé des années dans une ville, il arrive que l’on se sente encore comme un résident provisoire, comme quelqu’un qui ne ferait qu’y passer. Cela montre que l’intégration n’est pas seulement une question sociologique. Si elle se joue au sein de la structure sociale, elle constitue aussi une expérience psychologique qui se construit dans l’intimité de l’individu.

Pour comprendre l’intégration, il faut donc envisager ensemble ses dimensions psychologique et sociologique. Lorsqu’une personne arrive dans un nouveau pays, elle commence par s’habituer aux rues, aux institutions et aux règles. Mais le fait de se sentir véritablement installé dépend souvent, avant toute chose, de la qualité des relations qu’elle parvient à tisser avec les autres.

Vivre quelque part et avoir le sentiment d’appartenir à ce lieu sont deux expériences différentes. Le sentiment d’appartenance se façonne aussi dans les relations que nous entretenons avec ceux qui nous entourent. Les travaux consacrés à l’acculturation et à la psychologie de la migration montrent que l’intégration ne saurait être réduite au seul effort d’adaptation attendu du nouvel arrivant. Elle naît d’une relation réciproque entre l’individu et la société dans laquelle il vit. On ne se contente pas d’apprendre un nouvel environnement : on apprend également une nouvelle manière d’entrer en relation avec ceux qui l’habitent.[1]

L’être humain ne s’habitue pas seulement à un nouvel ordre de choses ; il apprend aussi à créer une nouvelle familiarité avec les personnes qui l’entourent. Dans cette rencontre, ce qui est généralement déterminant n’est pas tant la manière dont une personne s’adapte « correctement » que la position intérieure depuis laquelle elle entre en relation avec l’autre. Les relations humaines se développent le plus souvent sur un plan horizontal. Pourtant, beaucoup de personnes abordent inconsciemment les relations depuis une certaine position intérieure.

Certains choisissent de se retirer et de demeurer invisibles. D’autres développent, pour se protéger, une attitude qui les place implicitement en position de supériorité. Dans les deux cas, l’espace de la proximité se rétrécit et le véritable contact demeure limité.

Le véritable contact apparaît lorsque l’on cherche non pas à expliquer l’autre, mais à le comprendre. C’est pourquoi le lieu où l’être humain s’installe véritablement n’est souvent pas un pays, mais une relation qu’il est parvenu à créer.

Le repli sur soi et le sentiment de supériorité, qui peuvent tous deux servir de rempart, sont deux attitudes psychologiques bien connues. La première est un retrait lié au sentiment de sa propre dévalorisation. L’individu se sent alors incomplet ou insuffisant ; il aborde les relations avec prudence et préfère souvent rester dans l’ombre. La seconde apparaît sous la forme d’un sentiment de supériorité plus discret. La personne se situe elle-même dans une position qu’elle juge plus juste, plus consciente ou plus morale. Même lorsqu’elle n’est pas explicitement formulée, cette attitude peut se faire sentir dans les interactions quotidiennes. On peut percevoir cette distance dans les petits détails de la vie ordinaire : mépriser les habitudes alimentaires de l’autre, juger insuffisante sa conception de la propreté ou considérer comme grossière sa manière de dresser et de partager la table. Ces petits jugements, parfois à peine perceptibles, tracent des frontières invisibles entre les individus. À partir de là, la différence culturelle cesse d’être un espace de curiosité et devient un critère à partir duquel une distance s’installe.

Notre culture, fondée sur le principe de l’attention et de l’intérêt portés à la créature en considération de son Créateur, ne prône, dans les relations avec autrui, ni un sentiment de supériorité ni le renoncement à ses propres valeurs. Fethullah Gülen exprime ainsi cette tradition centrée sur l’amour : « Dans le dictionnaire de l’humanité, l’amour est le souffle même de notre vie ; c’est par lui que nous ressentons l’autre, c’est par lui que nous l’écoutons. » [2] En définissant l’amour comme le lien le plus puissant entre les êtres, Gülen souligne que la manière d’entrer en relation avec les autres ne consiste pas à les regarder d’en haut, mais à cheminer ensemble.[3]

La dimension psychologique des relations apparaît généralement sur ce terrain de la réciprocité. Du cercle familial le plus intime à l’environnement social le plus vaste, les relations se renforcent dans les espaces où les individus peuvent véritablement s’entendre et s’exprimer. Une relation dans laquelle l’un regarde l’autre de haut, tout comme une relation dans laquelle l’un demeure constamment en position d’infériorité, réduit la possibilité d’un véritable contact. C’est également sur ce terrain que la diversité prend tout son sens. Lorsque la rencontre de modes de vie et de cultures différents est perçue non comme une menace, mais comme une occasion d’apprendre, la relation gagne en profondeur. Et c’est de cette profondeur que naît le véritable contact.

Il arrive qu’un simple moment de la vie quotidienne rende soudain visible, avec une simplicité inattendue, une idée qu’il serait difficile d’exprimer longuement. En France, je retrouve de temps à autre une amie proche, Christine. Nous lisons des livres ensemble, puis nous échangeons nos réflexions autour des textes.

À chacune de nos rencontres, je constate qu’elle ajoute quelque chose de nouveau à sa vie. Un jour, en arrivant chez elle, j’aperçois un piano et elle m’explique qu’elle a commencé à apprendre à en jouer seule ; une autre fois, elle me parle des premiers mots d’une nouvelle langue étrangère qu’elle est en train d’apprendre ; un autre jour encore, elle me raconte qu’elle envisage de participer à un atelier artistique. À rebours de l’idée reçue selon laquelle la vie devrait nécessairement se rétrécir avec l’âge, son univers semble au contraire s’élargir un peu plus chaque année.

Je retrouve cette même vitalité dans les séances de tai-chi que nous pratiquons ensemble. Nous formons un petit groupe et, à chaque fois, nous nous retrouvons en plein air, au cœur de la nature. En hiver, lorsque le froid se fait particulièrement vif, il m’arrive de penser intérieurement : « Peut-être ferons-nous une pause aujourd’hui. » Mais lorsque je lui pose la question, Christine me répond toujours de la même manière. Avec calme et détermination, elle me rappelle simplement l’heure de notre rendez-vous. Cette petite persévérance me conduit chaque fois à la même réflexion : ce qui nourrit notre épanouissement ne demeure pas nécessairement de lui-même dans notre existence ; il faut savoir le maintenir consciemment au centre de notre vie.

Un jour, alors que nous parlions des cultures, je lui expliquai que, dans notre société, beaucoup de femmes commencent, vers quarante-cinq ou cinquante ans, à considérer que l’essentiel de leur vie est déjà derrière elles et qu’elles consacrent désormais davantage leur existence à leurs enfants et à leur famille. Elle sourit et me répondit avec une simplicité désarmante : « Nous, les Français, nous disons que la mort ne vient qu’au moment où l’on meurt. » Il n’y avait dans cette phrase ni volonté de donner une leçon ni désir de susciter l’admiration ; seulement cette tranquille évidence qui rappelle que la vie continue encore.

Peut-être vivre ensemble consiste-t-il précisément en cela : moins chercher à apprendre quelque chose à l’autre qu’à découvrir, en marchant côte à côte, les différentes possibilités que recèle l’existence. Lorsque les êtres humains cessent de vouloir se transformer les uns les autres et peuvent simplement exister, chacun à sa manière, au sein d’un même monde, la relation acquiert une tout autre profondeur. La rencontre des cultures ne prend véritablement sens que sur un tel terrain ; car il ne s’agit pas seulement de s’habituer à un nouvel environnement, mais de savoir garder ouvertes les portes de son cœur à l’autre. Lorsque l’on ne se replie plus derrière la nécessité de se défendre, lorsque l’on cherche non plus à expliquer l’autre, mais à le comprendre, le véritable contact devient possible. C’est pourquoi le lieu où l’être humain s’installe véritablement n’est souvent pas un pays, mais une relation qu’il est parvenu à créer.

Références

  1. Bowlby, John. (1969). Attachment and Loss. New York : Basic Books.
  2. Gülen, M. Fethullah. (2020). Dert Musikisi – Kırık Testi 16, Süreyya Yayınları.
  3. Gülen, M. Fethullah. (1990). Kalbin Zümrüt Tepeleri, İstanbul : Nil Yayınları.

*Psychothérapeute, auteure

Articles Connexes