Maggie Whelan-Curtin
Mon esprit est un moustique dans une prairie de souvenirs. Séparant les couleurs des pétales [1], aspirant la chaleur du soleil, il vole de fleur en fleur. Que ce soit dans l’obscurité ou dans le cycle incessant des saisons, il ne trouve ni abri ni foyer. Les fleurs cessent de fleurir, mais dans un souvenir, elles s’épanouissent à l’infini. Le moustique nomme cette connaissance « espoir ». C’est dans la fine trame de ses ailes qu’il porte son espoir, son foyer. Mon esprit se tisse une couverture à partir des instants de la vie, y plante des piquets ici et là, et dresse une tente. Il s’y blottit et se baigne dans la chaleur qui rayonne. Il nomme ce confort « foyer ».
Mon esprit avait grandi prêt à m’emballer, moi et ma vie, dans une boîte. Il pensait que ces fragiles cartons, cerclés de ruban adhésif industriel, ressemblaient plus à un foyer que le « foyer » lui-même. Les maisons changeaient, de mille façons, et le point commun, c’étaient les cartons. Dans sa naïveté juvénile, il en déduisait que mon foyer était caché quelque part là-dedans. Ces cartons qui menaçaient de moisir par manque d’attention, mais qui, dès qu’on leur en accordait, lançaient des grenades de poussière à vous faire éternuer. Et mon esprit avait essayé de se tailler une place parmi eux, avec des cutters, mais le carton restait inflexible. Alors il avait tenté d’y faire entrer ma vie, de condenser une infinité de chaleur dans un volume fini.
Ça a fonctionné, un temps. Comme un foyer temporaire, de fortune. Un foyer qui a fini par exploser quand les maisons ont cessé d’évoluer. Mon esprit en a alors conclu que si ma maison ne pouvait pas accueillir ma vie, je n’en avais pas besoin. Il a laissé mes affaires éparpillées sur le sol du carton trempé et a cherché ailleurs, tandis que le confort s’échappait comme de la lave qui suinte sous la croûte terrestre. Il a laissé sa vie en désordre et, ne supportant plus la vue des arbres, s’est exilé dans un désert. Il ne voulait plus se souvenir de la maison qu’il avait trouvée et l’avait ensuite abandonné. Il errait, donnant des coups de pied dans les cailloux, tandis que le soleil lui brûlait le dos. Il n’avait jamais eu aussi froid et a découvert qu’un lieu chaleureux n’était pas forcément son foyer.
L’idée que la maison se réduisait à quatre murs s’est répandue, et l’esprit s’est mis à errer d’un endroit à l’autre. C’est ainsi qu’il devint un misérable moustique, ne sachant où se nourrir. Il cherchait un foyer au fond des boîtes de céréales, dans les caisses d’oranges et parmi les fournitures de bureau. Mais, où qu’il volât, il ne trouvait rien de concret à quoi s’accrocher. Rien n’offrait une prise assez solide pour y planter sa trompe. Mon esprit ne trouvait rien de substantiel où s’enraciner. Et là, sous les céréales desséchées, les pelures d’orange amères et les cartouches d’encre vides, il ne trouvait toujours pas de foyer.
Ma maison n’a jamais été un foyer, car c’était une cage, puis l’école est devenue une cage, puis le monde est devenu une cage. Et dans mon esprit, la seule issue à cette cage était de devenir astronaute. Des ailes de moustique fendant l’espace, vêtu d’une combinaison blanche, rembourrée et étanche. Je voulais trouver un foyer, le chercher quelque part, car il devait forcément exister. Quelque part sur une planète, peut-être Mars, peut-être Pluton. C’était quelque part. J’en étais persuadée. J’avais cherché partout ailleurs, et pourtant, j’avais oublié les quatre murs de mon esprit. Cette maison vide et désolée qui était la mienne. Les murs jonchés d’affiches de propagande, de slogans, de toutes ces paroles qui m’avaient blessée au point de rester gravées en moi. Les souvenirs éparpillés dans de petites boîtes en carton, des paquets de réconfort qui attendaient, non pas d’être déplacés, mais d’être ouverts. Mais le moustique, lui, n’en savait rien.
Dans les profondeurs de l’espace, le moustique perçut un faible bourdonnement, un son unique. Ce n’était ni le bruit de fond spatial, ni les émissions des vaisseaux spatiaux voisins. Ce n’étaient pas les voix qui le suppliaient de rentrer « chez lui ». Désorienté, sans repères précis dans l’espace, le moustique espéra simplement trouver ce qu’il cherchait. Et une allumette, trempée dans un réservoir d’espoir, fut frottée contre toute la résistance de l’espace.
La boussole interne du moustique localisa la source du son et, les yeux toujours fermés, les guida tous deux hors de l’espace jusqu’à mon esprit. Il ne remarqua ni les obstacles, ni les parois abruptes ; il vola, tout simplement. Il ne regarda pas autour de lui jusqu’à ce que sa tête heurte un mur et qu’il trébuche, hébété, tournoyant en spirale en arrière, vers le bas et de gauche à droite. Des piles de boîtes s’écroulèrent. Le ciel se fendit, incapable de résister plus longtemps à la chaleur qui s’échappait des cages de carton. Le moustique, les yeux clos, les ailes frémissantes de chaleur, osa explorer les limites d’une boîte. À l’intérieur, une fleur se dressait, nichée sur un monticule de terre. Elle était aussi vivante qu’une fleur dans un pré et ne craignait pas les lumières aveuglantes de l’esprit.
Affamé, le moustique aspira la couleur de la fleur. Les pétales ne se flétrirent pas, ils restèrent dressés, fiers, même fanés, même s’ils n’émettaient plus la moindre chaleur. Et ce moustique était comme tous les moustiques. Il quitta cette fleur sans même lui ériger une pierre tombale ni lui dire adieu. Il inhala toutes les couleurs, parcourut tous les réflexes, et la lumière artificielle de l’esprit ne put suivre. Les couleurs englouties, la chaleur volée, et la lumière, alimentée par un générateur externe, vacilla. L’esprit pleurait les souvenirs que le moustique avait pris pour des fleurs. Ces fleurs ne refleuriraient pas.
Le moustique ne fut pas exilé. Il fut simplement renvoyé aux portes, et relâché. Laissé là, sur le seuil entre l’esprit et une prairie. Rempli de méfiance et rongé par la honte, il cueillit un pétale de la fleur la plus proche. Dépouillé de sa substance, légèrement humidifié par la pluie, le moustique pressa le pétale contre ses ailes, y déversant sa couleur. Il but ensuite la moitié de la chaleur de la fleur et retourna à ses pensées. Les portes s’ouvrirent, il entra en courant, s’agenouilla près d’une boîte et planta les racines de la fleur dans la terre. Rien ne se produisit, les lumières continuaient de vaciller comme si elles étaient froides, mais cela lui convenait. Une fleur fanée devait être accompagnée d’une autre qui ne l’était pas encore. Il imagina qu’elles pourraient se tenir la main. Il se dit qu’elles seraient plus heureuses ainsi.
Le moustique s’envola au loin. Les prairies alentour s’étaient désertées, et les fleurs se faisaient plus rares à mesure qu’il avançait. Il emportait avec lui des caisses, des outils et des histoires. Il dormait dans les marécages, s’enfonçant dans la chaleur du feu que créaient ses ailes. Ses ailes étroitement enroulées autour de son corps, il observait les couleurs onduler à sa surface. Et même dans l’obscurité, même dans la terre humide et creuse, il avait un foyer. Un foyer empli de chaleur.
Le moustique vole, porté par le souvenir de la chaleur qui vit dans ses ailes. Il s’amuse des couleurs qui ornent son chapeau et égayent sa solitude. Le moustique vit dans ses ailes et leur chaleur, et a pour compagne constante la couleur. Il revient toujours vers mon esprit, armé d’un jardin de fleurs. Et mon esprit, ayant enfin un être vivant et fonctionnel à chérir, façonna une tente pour le moustique. Il tendit les ficelles et en cloua quatre. Une dans l’espace, une dans le désert, une dans les caisses, et la dernière dans cette première prairie. Et, tout en tricotant une couverture, elle écoute la voix du moustique qui raconte ses voyages. Une couverture tissée de la laine de la vie du moustique ; de tous les instants qu’il a vus. Et quand le moustique s’en va, mon esprit recouvre ses quatre murs de la couverture. Sa maison a enfin un toit, la chaleur met plus de temps à s’échapper, et mon esprit s’est fait un foyer.
Un jour, les fleurs seront trop loin pour que le moustique puisse les atteindre. Il entreprendra un voyage qu’il ne parviendra jamais à terminer. Son énergie s’épuisera. Seul le ciel sombre sera témoin de sa chute et il mourra de froid. Ses ailes vacilleront, vacilleront encore, comme une flamme mourante au bout de sa mèche. Une rafale de vent viendra éteindre ses braises incandescentes. La maison du moustique avait vécu au rythme de sa vie, et sans le battement d’un cœur pour l’accompagner, elle ne pourra plus émettre la moindre vague de chaleur. Le moustique cesse d’exister, et sa maison disparaît avec lui.
Les fleurs de mon esprit existeront toujours, fanées et desséchées, leurs dernières couleurs consumées par ce dernier voyage. Et mon esprit frissonnera de froid, attendant le retour du moustique. Attendant qu’il me raconte ses pensées, attendant d’entendre le bourdonnement de ses ailes sous la tente au petit matin. Un son qui ne viendra jamais. Mon esprit se demandera pourquoi le moustique n’a pas trouvé refuge dans ses murs, pourquoi la tente qu’il avait tissée n’était pas assez chaude pour l’inciter à s’y installer. Il cherchera le cadavre du moustique et les enfouira tous deux sous sa couverture. Il estime que le moustique mort a besoin d’un compagnon mourant. Et ses lumières artificielles brillent d’un éclat naturel, et le moustique et mon esprit sont tous deux ensevelis sous une maison au-dessus d’eux.
Note : Les moustiques mâles se nourrissent de nectar.

