Gérard Siegwalt**
Ce livre mérite considération
1. à cause de la qualité de son approche historique, objective. L’empathie de l’auteur pour le sujet est claire, mais elle naît de son objectivité et ne la brouille pas. Il s’agit d’un travail très sérieux et approfondi, remarquablement documenté et confronté aussi avec des témoignages de personnes ayant connu Gülen, le tout vérifié et vérifiable pour le lecteur (cf. les notes de bas de pages) ;
2. à cause de son grand intérêt du fait de la répression dont le Mouvement Gülen est l’objet dans son pays d’origine – la Turquie – de la part du gouvernement, suite (selon la narratif officiel) à la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, tentative imputée à Gülen et audit Mouvement.
Ce qui est en jeu
Cet intérêt du livre est aussi son enjeu. Cet enjeu – à portée historique et donc objective majeure concernant la vérité des faits – est de savoir de quoi, au juste, il en retourne concernant cet attentat visant le président turc. Le livre désamorce d’entrée de jeu toute velléité passionnelle: il rend compte non pas d’un opposant politique (au président de la Turquie) mais d’un penseur turc. Pensée profondément marquée par celle, réformatrice, de son aîné Saïd Nursi et ainsi par une certaine compréhension du Coran : cette pensée était perçue comme critiquement interpellante par le gouvernement voire comme dangereuse pour lui, d’où la détermination de ce dernier, après l’attentat imputé au Mouvement Gülen, à combattre ce Mouvement. Le sous-titre du livre « L’héritage d’un penseur turc » rend compte du fait que la pensée de Gülen a inspiré tout un Mouvement – Hizmet – et continue à être féconde dans ce Mouvement, auquel la répression qui a suivi le soi-disant attentat contre le chef de l’Etat n’a pas mis fin. Hizmet, qui est toujours persécuté en Turquie, reste vivant et actif dans d’autres pays dans lesquels il a essaimé.
Sur la base de la qualité historique du livre et de son enjeu, je déploierai succinctement quatre points.
I.
Différence entre théologie et théocratie
Qu’est-ce qui, sur la base de ma propre lecture de plusieurs écrits de Gülen et du livre de Jon Pahl, lequel conforte ma propre lecture, est au fondement de la pensée de Gülen, et à quoi celle-ci mène-t-elle ?
Fethullah Gülen ne peut certes pas être qualifié à proprement parler de théologien, mais sa pensée est non seulement profondément marquée par sa foi mais elle se veut aussi culturellement responsable.
D’abord, cette pensée est portée par une foi musulmane toujours affirmée, foi ancrée à la fois dans le Coran et dans une spiritualité marquée par la mystique soufie. Ce n’est donc pas une croyance simplement doctrinale mais une foi qui implique une expérience spirituelle, et une pratique spirituelle, dans lesquelles le témoignage du Coran s’atteste dans son efficience actuelle, tant existentielle personnelle qu’éthique, à portée plus générale.
Ensuite, on peut parler de « pensée » de Gülen, puisqu’il n’est pas un simple traditeur mais qu’il relie la foi telle que caractérisée au contexte culturel de son temps. Il comprend que la foi musulmane a besoin de s’inscrire dans la modernité, y compris dans l’esprit démocratique, donc de s’inculturer, pour être pertinente et responsable dans ce nouveau contexte. Gülen est un penseur musulman réformateur.
Enfin, cette mise en relation, cette corrélation établie entre le Coran vécu dans une spiritualité vivante et vivifiante, pour qui Allah est le Dieu vivant non seulement d’hier mais d’aujourd’hui, et le contexte culturel (et général) de la modernité, conduit à un engagement culturel visant le renouveau culturel de la société (cf. les différentes réalisations de Hizmet, sur le plan de l’éducation, de l’école à l’Université, mais aussi sur le plan de la santé et de l’aide sociale).
Je caractériserais alors la pensée de Gülen de pensée religieuse moderne et donc, comme dit, culturellement responsable, portant en elle une éthique de réforme à la fois personnelle et culturelle, le tout combiné avec un don pratique de créativité et d’organisation exceptionnel lié à une » autorité » morale exceptionnelle de sa personnalité.
Théocratie. Elle consiste en l’érection d’une pensée religieuse en programme politique et en prétention de pouvoir politique. Lorsqu’une pensée – religieuse ou non – s’absolutise ainsi, elle devient une idéologie ; lorsqu’une théologie ou une pensée religieuse s’absolutise, cela donne la théocratie : celle-ci est l’idéologie d’une théologie, ou d’une croyance religieuse, rétendant au pouvoir politique. Je ne parle pas ici d’un parti politique se réclamant d’une foi religieuse mais adhérant au principe de la démocratie ; je parle de la prétention d’un parti à l’exclusivité, moyennant quoi son programme politique est érigé en idéologie. Je vois tout à fait la potentialité politique de la pensée de Gülen mais non seulement il n’a jamais traduit lui-même sa pensée en programme politique, il y a même un contre-sens à lui imputer une telle éventualité puisqu’il se savait porteur d’une mission religieuse et donc spirituelle et d’une mission culturelle au sens dit. Je ne sais pas si sa pensée a eu une portée politique dans son pays (autre que celle que lui imputent ses opposants), ni le cas échéant laquelle; en soi, cela n’aurait pu qu’être bénéfique en régime démocratique. Force est de constater que Gülen n’a pas développé sa pensée en idéologie et que sa pensée ne peut fonder une théocratie : la modernité de cette pensée s’y oppose absolument, tout comme s’y oppose sa compréhension de la foi telle que décrite ci-dessus comme spiritualité.
II.
Le caractère dualiste de l’idéologie
-Toute idéologie, puisqu’elle consiste dans l’absolutisation d’une pensée (quelle qu’elle soit), se dresse contre ce qu’elle exclut : elle est dualiste, érige un contraire par rapport à quoi elle se définit, justifiant son existence par le combat à mener contre cet ennemi. Telle est la psychologie inhérente à l’idéologie.
-L’ennemi, dans tout dualisme, c’est l’« ombre » de soi-même ou du réel plus général que l’on discrimine. Cette ombre est partie intégrante du réel mais que l’idéologie ne prend pas en considération de manière discernante et ainsi ni ne nomme clairement et distinctement ni n’intègre critiquement (et donc avec discernement, compte tenu de la « qualité » de cet aspect du réel). Or, le proverbe le dit : « Chassez le naturel, il revient au galop ». Et la psychologie des profondeurs, depuis Freud, montre que ce qui est refoulé est agissant dans l’être humain dans un sens destructeur de soi et de la relation au réel.
-La partie exclue par l’idéologie dualiste est productrice de fantasmes. L’idéologie projette sur autrui ce qui la menace en elle-même et donc ce qu’elle exclut et ne récapitule pas critiquement : l’ennemi qu’elle porte en elle-même et qui de l’intérieur est dirigé contre elle-même, l’idéologie le projette hors d’elle sur ce qui deviendra alors son ennemi extérieur, à abattre. Tout régime politique tenté par la dictature, mais aussi toute religion qui s’absolutise et renie ainsi son caractère profondément dialogique (la religion est dans son essence, selon sa vérité, une offre non une imposition, un appel non une contrainte), bref toute idéologie porte en elle-même son propre antidote, on peut aussi dire le ver de sa propre destruction, même si le temps du « jugement dernier » sur l’idéologie peut paraître, et être, long à venir.
-Nous sommes là à la source du « tragique » dans l’histoire, qu’elle soit personnelle ou collective. La causalité du tragique n’est pas à proprement parler divine, comme elle l’est dans la mythologie grecque (laquelle est cependant à interpréter !), mais elle est humaine, historique et naturelle (concernant cette dernière, qu’on pense aux cataclysmes de la nature). « Ce que l’homme sème, il le récolte ». C’est ce que déjà le stoïcisme entend par « jugement immanent » et c’est à cette lumière que l’on peut comprendre ce que la Bible juive et chrétienne et le Coran décrivent comme jugement venant de Dieu : le tragique a un caractère transcendant. Il place devant une réalité que l’être humain ne peut plus maîtriser, qui le transcende. Face à cette réalité du « destin », Dieu est la puissance victorieuse sur elle. Dieu – Allah – n’est pas le destin, mais s’il nous parle par ce dernier, il en est le maître.
III.
Le « choix conscient, éthique et stratégique » de la non-violence (Fethullah Gülen)
-Le piège, autrement dit la tentation, pour l’être humain (le réel humain) exclu par l’idéologie dualiste et, à ce titre, violente, c’est de tomber de son côté dans la violence, d’opposer à la violence subie la contre-violence agissante. Cette tentation augmente lorsqu’on constate que la non-violence n’est pas payée en retour mais qu’elle assure le triomphe de la violence. Un mouvement non-violent peut ainsi être tenté de basculer dans la violence, ne voyant plus d’autre manière pour vaincre la violence. Mais la contre-violence ne fera en général qu’entretenir la violence (voir à l’opposé le cas de la « légitime défense » et de ses « outils » non-violents : l’invocation du droit et donc l’appel à la justice, ou encore la diplomatie). Le mécanisme infernal de la violence, jusqu’à l’épuisement des parties prenantes ou la victoire de l’une sur l’autre !
-La non-violence, pour Gülen, relève d’un choix conscient et donc réfléchi. Un tel choix prend du temps et suppose de dépasser l’inévitable première « réaction » émotionnelle (le contraire de l’action qui suppose la délibération préalable et donc un « retrait » dans le silence). Les sciences cognitives nous apprennent que « lorsqu’il est soumis à une émotion forte, le cerveau bascule en mode instinctif », donc, en clair, dans le mode des « tripes », en l’occurrence de la violence. On entre là dans ce que le Coran entend par le « grand djihâd » (effort sur soi), c’est-à-dire le combat spirituel. La non-violence demande la maîtrise de soi, et celle-ci se conquiert, dans le fait d’aller à la source, celle de la patience plus forte que l’impatience, de l’espérance plus forte que le désespoir et la résignation, de l’amour plus fort que la haine. « Aimez vos ennemis », dit Jésus dans le sermon sur la montagne. Je ne saurais dire si le Coran exprime une affirmation aussi forte, mais peut-être y a-t-il un hadith ou tel comportement de Mohammed dans le même sens. De son côté, l’affirmation du Coran (sourate 16, 126) comporte une profonde, et double, sagesse : « Si vous punissez, infligez une punition équivalente au tort subi. Mais si vous endurez avec patience, cela est meilleur pour les endurants ».
-Le choix conscient porte en lui la condition de possibilité du choix éthique, permet donc ce dernier, lequel est à accueillir – à recevoir – dans le retrait du silence, en allant à la source. Le choix éthique suppose ce retrait, tout comme le choix stratégique qui en résulte et qui de son côté demande réflexion supplémentaire, confrontation contradictoire, maturation responsable.
Dans le choix éthique comme dans le choix stratégique, la créativité de l’esprit humain, et sa responsabilité, sont incontournablement mises à contribution. On est là au plan du risque et de sa nécessité. La vie n’existe pas sans ce risque.
IV.
Le paradigme (modèle) chrétien
On ne peut qu’être frappé par la parenté du choix de Gülen et à sa suite de Hizmet avec l’esprit du christianisme tel que fondé dans la Bible.
– « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage (litt. pour être martyr) de la vérité », dit Jésus devant Pilate qui, représentant du pouvoir politique et sous la pression du pouvoir religieux de l’époque, tenu par la majorité du parti des pharisiens, va le condamner à mourir sur la croix (Jean 18, 37). « Mon royaume n’est pas de ce monde », y précise encore Jésus, c’est-à-dire : il n’est pas de l’ordre de la violence mais de celui de l’autorité (spirituelle) de la Parole de Dieu, laquelle – tel est le témoignage de toute la Bible – veut non le jugement mais la conversion, non la mort mais la vie. La résurrection de Jésus scelle à jamais de la part de Dieu la vérité et la puissance de vie de son témoignage. Jésus dit encore : « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître » (Matthieu 10, 24 suiv.), annonçant à ceux/celles qui le suivent la contradiction, l’oppression et la persécution. Nous savons que cette prophétie s’est vérifiée tout au long de l’histoire de la chrétienté et qu’elle se vérifie aussi aujourd’hui dans un certain nombre de pays du monde. Et nous savons également qu’à côté de ceux/celles qui ont suivi Jésus dans l’épreuve, il y a ceux/celles qui ont succombé à la tentation de la contre-violence. Les disciples de Jésus dans chaque nouvelle génération ne peuvent que prier : « Ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal » (Notre Père).
-Je vois avec un profond respect, avec émerveillement, compassion, et reconnaissance, la force d’interpellation de ce même esprit à l’œuvre dans le choix fait par Gülen et à sa suite par le Mouvement Hizmet initié par lui. Dans ce choix, comment ne pas voir – exprimé en langage chrétien – des fruits d’évangile ! Je pense à des amis et des connaissances, adhérents de Hizmet dans notre pays, dont la carrière a été brisée, l’emploi détruit, la vie jetée dans l’incertitude et l’insécurité, sans évoquer la situation de souffrance des membres de Hizmet de Turquie même, obligés de s’expatrier ou d’entrer dans la clandestinité. Jamais je n’ai entendu l’un d’eux appeler à la vengeance ; à la haine, dont je me souviens avoir entendu l’expression de la bouche des oppresseurs contre Hizmet, ils répondaient en substance : « Allah l’a permis. Voulons-nous nous dresser contre Lui ? Cette épreuve sera pour notre bien ». À la manière du Job biblique frappé par la perte de ses biens et de la plupart des siens : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, que le nom du Seigneur soit béni » ! Fort de l’histoire des protestants de France – un exemple parmi d’autres -, me souvenant aussi des chrétiens des premiers siècles sujets à des persécutions à répétition et dont l’histoire retient, pour beaucoup d’entre eux, l’exemplarité du témoignage dans l’adversité terrible, sans parler d’exemples plus récents, de l’époque nazie ou stalinienne jusqu’à tant de pays aujourd’hui où sévit telle ou telle forme de dictature idéologique – religieuse ou politique -, comment ne pas donner notre soutien intérieur à ce Mouvement, le porter dans notre prière, et de prendre exemple sur lui de notre côté dans notre propre choix de témoignage non-violent! Comment ne pas prier aussi pour le retour sur soi (selon leur autre vérité profonde) et la conversion de ceux/celles qui vivent dans la démonie de la haine mortifère !
En conclusion, le livre de Jon Pahl contribue à rendre justice à la pensée et à l’action de Fethullah Gülen et, de ce fait, au Mouvement Hizmet issu de lui et voulant être fidèle à son esprit. Dès lors qu’on s’ouvre à ce dernier, on ne peut, en tant que chrétien, qu’être interpellé tout comme nous le sommes par Gandhi. Je ne parle que de ces deux témoins formellement hors christianisme qui, dans leur propre tradition de foi respective, témoignent de la « vérité » dont Jésus est pour le chrétien le « martyr » vivant.
* En écho au livre de Jon Pahl, Fethullah Gülen. L’héritage d’un penseur turc. Traduit de l’anglais par Anne-Marie Le Grand. L’Harmattan, Paris, 2026, 464 pages.
** Ancien professeur à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg.

