Dr. Steve Sablack
La recherche a démontré que le quotient intellectuel (QI) seul ne garantit pas la réussite dans la vie. Aujourd’hui, un QI élevé associé à un quotient émotionnel (QE) élevé est nécessaire pour un développement harmonieux de la personne. Ces deux dimensions sont inextricablement liées ; il ne s’agit pas d’un choix entre l’un ou l’autre, mais bien d’une complémentarité. Développer son intelligence émotionnelle en même temps que son intelligence cognitive présente de nombreux avantages : une meilleure réussite professionnelle, une santé mentale et physique accrue et des relations de plus grande qualité.
Les psychologues ont identifié et classé l’intelligence en trois grandes catégories : l’intelligence abstraite (la capacité à comprendre et à manipuler des symboles verbaux et mathématiques), l’intelligence concrète (la capacité à comprendre et à manipuler des objets) et l’intelligence sociale (la capacité à comprendre et à interagir avec autrui). ¹
L’intelligence émotionnelle (IE) trouve ses racines dans le concept d’« intelligence sociale », identifié pour la première fois par E.L. Thorndike en 1920. L’influence de ce concept sur la culture populaire et le monde universitaire a été rapide et considérable.
Comme nous le savons tous, les émotions sont une composante fondamentale de notre identité et jouent un rôle important dans nos relations avec autrui. Elles sont incontournables. Pourtant, la plupart d’entre nous avons été traditionnellement conditionnés à « laisser nos émotions à la maison », croyant que pour être plus efficaces, nous devons fonder toutes nos stratégies et décisions uniquement sur une « intelligence » froide et logique. ²
En réalité, cette approche garantit souvent que les émotions refoulées ressurgiront, engendrant des conflits accrus et affectant négativement l’humeur de l’individu. Mais qu’est-ce qui se passerait si nous continuions à approfondir notre compréhension des émotions d’une manière totalement différente, comme une autre forme d’« intelligence», au-delà de la raison et de la logique ? Une intelligence qui, si nous pouvions apprendre à y accéder, pourrait devenir la clé d’une meilleure collaboration, nous donnant une plus grande influence sur les autres et nous motivant à être plus productifs et efficaces.
On pourrait dire que la plus grande distance qui soit est celle qui sépare l’esprit (QI) et le cœur (QE). En apprenant à connaître et à utiliser l’IE, nous pourrons réduire cette distance et travailler avec une capacité et une efficacité remarquable. Abordons quelques questions et enjeux importants concernant l’intelligence émotionnelle.
Qu’est-ce que l’IE ?
Lorsque Salovey et Mayer ont forgé le terme « intelligence émotionnelle » (IE) en 1990³, ils étaient conscients des travaux antérieurs sur les aspects non cognitifs de l’intelligence. Ils ont décrit l’intelligence émotionnelle comme « une forme d’intelligence sociale qui implique la capacité à percevoir ses propres émotions et celles d’autrui, à les distinguer et à utiliser cette information pour orienter sa pensée et ses actions». ⁴
Esther Orioli et Robert Cooper expliquent l’intelligence émotionnelle (IE) ainsi : « L’IE va bien au-delà de la simple gentillesse. C’est la capacité à percevoir, comprendre et exploiter efficacement la puissance et la finesse des émotions comme source d’énergie, d’information, de créativité, de confiance et de connexion. »⁵
On peut aussi décrire l’IE comme la capacité à percevoir et à utiliser les émotions pour mieux se gérer et favoriser des relations positives.
Pourquoi avons-nous besoin de l’IE ?
Nos réponses émotionnelles primitives, relevant de l’intelligence émotionnelle (IE), sont essentielles à une meilleure santé, à une plus grande joie, à des relations plus profondes, à un leadership plus affirmé, à une vision plus claire, à une efficacité accrue, à des objectifs plus ambitieux, à un développement de notre potentiel, à une meilleure conscience de nous-mêmes, à un apprentissage optimisé, à une plus grande clarté d’esprit, à des relations plus saines et à une perception plus fine, et enfin, à une plus grande satisfaction. Ces réflexes émotionnels, rarement conscients mais puissants, influencent nos choix. En bref, l’IE nous permet d’exploiter le pouvoir des émotions.
Quelles sont les compétences de l’IE ?
Le modèle de l’IE de Goleman comprend cinq étapes clés : la conscience de soi, l’autorégulation, l’auto-motivation, l’empathie et des relations efficaces. Chacune de ces étapes inclut un ensemble de compétences spécifiques. Toutes les compétences ne sont pas nécessaires à la réussite, mais les deux compétences fondamentales (la conscience émotionnelle de soi et l’auto-évaluation précise) sont essentielles. Ce sont les deux capacités de base sur lesquelles reposent toutes les autres (voir le tableau).
1. Conscience de soi
La pierre angulaire de l’intelligence émotionnelle (IE) est la conscience de soi. Elle sous-tend toutes les autres compétences en IE. La conscience de soi est primordiale car, si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes ni ce que nous ressentons, comment pouvons-nous comprendre les besoins d’autrui ou ce qu’il ressent ?
Plus nous nous connaissons, mieux nous sommes capables de contrôler et de choisir notre comportement dans une situation donnée. La conscience de soi consiste à savoir où nous en sommes et où nous voulons aller, afin d’être prêts à évoluer pour y parvenir. Sans conscience de soi, nos émotions peuvent nous aveugler et nous amener à agir ou à devenir des personnes que nous ne souhaitons pas être.
Pour développer sa conscience de soi, il est essentiel de suivre ces étapes :
• Apprendre à distinguer pensées et sentiments. Il est primordial de faire la différence entre « je pense » et « je ressens » pour mieux se connaître.
• Interroger honnêtement sur son état émotionnel tout au long de la journée. Si votre cœur s’emballe, si vous rougissez ou si vous avez le souffle court, il s’agit généralement d’une réaction viscérale. Demandez-vous : « Quel est le sentiment qui se cache derrière cela ? » Nommez ce sentiment : peur, anxiété, amour, impatience.
• Être ouvert aux avis des autres. Nos amis et collègues peuvent souvent nous éclairer sur notre comportement.
2. L’autorégulation
Écouter et apprendre de son intuition est une étape essentielle vers la connaissance de soi. L’autorégulation, quant à elle, consiste à réguler ces mêmes émotions et à les gérer afin qu’elles soient plus bénéfiques que néfastes. L’autorégulation permet à notre raison de tempérer nos émotions lorsque nécessaire. Elle nous aide également à agir de manière intentionnelle plutôt que réactive. Agir intentionnellement, c’est être cohérent avec ses paroles. À l’inverse, on peut se laisser aller à parler sans réfléchir et regretter ensuite un acte impulsif.
Voici quelques conseils pour vous aider à développer votre autorégulation :
• Surveillez votre dialogue intérieur (ce que vous vous dites mentalement).
• Assumez la responsabilité de vos réactions émotionnelles. En vous sentant responsable, vous reconnaissez votre propre pouvoir.
• Anticipez les déclencheurs émotionnels et préparez-vous à les gérer.
• Transformez une situation irritante en un exercice de résolution de problèmes. Face à une situation qui provoque une réaction émotionnelle indésirable, apaisez votre colère en vous concentrant sur le comportement. Reformulez la situation pour mettre l’accent sur le comportement plutôt que sur la personne.
• Utilisez l’humour !
• Ne sous-estimez jamais le pouvoir de la respiration profonde. Augmenter l’apport d’oxygène au cerveau apaise les tensions, clarifie la pensée et procure une sensation de détente au corps et à l’esprit. Cela vous permet également de rassembler vos idées et de réfléchir avant de parler.
• Prenez du recul par rapport à la situation et continuez d’avancer. Se distancer d’une situation négative et rediriger son énergie vers une nouvelle activité présente de nombreux avantages. Cela vous aidera à retrouver votre perspective, à accroître votre vigilance et à vous ressourcer.

Contrairement au quotient intellectuel, qui est fixe pour la vie, le quotient émotionnel peut être développé en continu pour permettre aux individus d’accroître leur conscience d’eux-mêmes et des autres, et ainsi de se développer.
3. Motivation personnelle
La motivation personnelle consiste à canaliser l’énergie de nos émotions vers un objectif qui nous motive et nous inspire. C’est aussi visualiser la réalisation d’un but et entreprendre les démarches nécessaires pour y parvenir. Voici quelques façons de renforcer votre motivation personnelle : — Soyez attentif à la façon dont vous interprétez vos échecs ; restez réaliste. Prenez conscience que vous pouvez contrôler et choisir vos pensées et vos sentiments. Accroissez votre persévérance en relativisant les choses. — Reliez vos objectifs à vos valeurs pour vous dynamiser. Gardez votre objectif en tête et persévérez jusqu’au bout pour savourer la satisfaction d’avoir mené à bien les projets entrepris. — Visez un état de concentration optimale (« flow ») lorsque vous travaillez sur vos projets. — Visualisez ! — Continuez d’apprendre ! La quête du savoir développera vos points forts. Vous deviendrez plus précieux et polyvalent.
4. Empathie
Une fois que nous sommes plus honnêtes et conscients de nos émotions, il est temps de nous tourner vers les autres. L’intelligence émotionnelle (IE) consiste à être à l’écoute de nos propres sentiments et de ceux de notre entourage. Cela signifie répondre aux autres de manière appropriée, avec sensibilité et compassion. L’empathie, c’est être capable de percevoir un problème du point de vue d’autrui. Il est important de reconnaître les émotions des autres tout en gardant à l’esprit qu’il s’agit de leurs émotions, et non des nôtres. L’empathie commence par l’écoute. Cela implique d’établir un lien avec les autres. Les personnes qui manquent d’empathie sont davantage centrées sur leurs propres besoins et prêtent peu ou pas d’attention à ceux des autres. L’empathie est le ciment qui permet à un groupe de travailler efficacement. Voici quelques techniques pour développer votre empathie :
— Soyez attentif aux signaux non verbaux, en plus des signaux verbaux. Des études montrent que les mots ne représentent que 7 % de la communication. Le ton et le débit de la parole représentent 38 % du message, tandis que 55 % sont non verbaux et se révèlent par le langage corporel, comme la posture, le contact visuel, les expressions faciales, etc.
— Exprimez vos sentiments avec sincérité. Une bonne communication engendre la confiance. — Vos messages, verbaux et non verbaux, doivent être cohérents. Vos paroles doivent être en accord avec vos actes. Cela prouve votre sincérité et votre authenticité, et renforce la confiance.
— Privilégiez la bienveillance autant que possible. Il existe de nombreuses façons d’exprimer des opinions et des critiques. On peut être honnête tout en donnant des retours positifs, ce qui renforce la confiance en soi. Les retours constructifs développent les compétences. — Essayez de vous mettre à la place de l’autre. L’empathie consiste à se projeter dans le vécu d’autrui. Partons du principe que chacun fait de son mieux avec les ressources dont il dispose.
5. Relations efficaces
La maîtrise de soi, de l’autorégulation, de la motivation et de l’empathie est essentielle pour développer des relations efficaces. Cette compétence repose sur la capacité à interagir avec succès avec autrui et à gérer ses émotions. Grâce à des compétences sociales accrues, les leaders communiquent et collaborent plus efficacement. Voici quelques techniques d’intelligence émotionnelle pour des relations professionnelles plus efficaces :
— Partagez votre passion et votre enthousiasme pour votre travail et la vision de l’entreprise : c’est contagieux ! Gardez la vision en tête en partageant votre propre enthousiasme pour un projet ou un objectif.
— Créez un environnement de travail stimulant. En faisant preuve d’honnêteté, de confiance et de reconnaissance envers votre équipe, vous créez un environnement idéal pour qu’elle puisse donner le meilleur d’elle-même.
— Organisez des séances de brainstorming créatives. Le brainstorming est non seulement un excellent moyen de générer des idées nouvelles mais il renforce également la confiance et les liens au sein de l’équipe.
Cela pourrait faciliter les collaborations futures grâce au lien créatif qui s’est tissé. — Soyez disposé à coacher ou à accompagner les autres et soyez ouvert à être coaché vous-même. C’est la compétence relationnelle la plus importante au travail. En partageant vos connaissances et votre expertise avec les autres membres de l’équipe, vous contribuez à former la prochaine génération. De plus, en acceptant d’être coaché, vous montrez que vous êtes réceptif aux idées des autres et que vous ne prétendez pas tout savoir. — En conclusion, les compétences d’intelligence émotionnelle (IE), tant intra-personnelles qu’interpersonnelles, sont tout simplement essentielles à notre vie et représentent une autre forme d’intelligence. Ce sont les outils que notre cerveau utilise pour se définir, pour façonner le sens de concepts majeurs comme l’amour, le succès et le bonheur. L’IE s’avère plus importante que le QI, les compétences techniques ou l’expérience pour déterminer la réussite dans la vie. Contrairement au QI, qui est fixe pour la vie, l’IE peut être développée en continu pour permettre aux individus d’accroître leur conscience d’eux-mêmes et des autres, de développer des stratégies d’autogestion et de créer des liens avec autrui pour favoriser la collaboration et l’harmonie. En pratique, l’intelligence émotionnelle permet également aux individus d’exploiter leur véritable potentiel ainsi que leur créativité et de choisir consciemment la réponse la plus efficace à chaque situation plutôt que de réagir impulsivement.
Notes de bas de page
- Ruisel, I., Social Intelligence: Conception and Methodological Problems, 34(4-5), 281-296.
- Emotional Intelligence Workbook, CRM Learning, Carlsbad, 2001.
- Salovey, P., & Mayer, J. Emotional Intelligence, Imagination, Cognition, and Personality, 1990.
- Salovey, P., & Mayer, J., The Intelligence of Emotional Intelligence, 1993, 17, 433-442. 5 See http://www.qmetricseq.com/
- Goleman, D., Emotional Intelligence, Bantam Books, New York, 1995.

