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LE CRIME DANS L’ESPRIT DE DOSTOÏEVSKI

par CM Editor
LE CRIME DANS L'ESPRIT DE DOSTOÏEVSKI
Alice Bolton

L’étude théorique du crime, de par son potentiel à nous éclairer sur la psyché humaine, a été l’un des sujets les plus passionnants de la philosophie. Fiodor Dostoïevski (1821-1881) est un auteur qui s’est longuement penché sur cette question. Considéré par les chercheurs contemporains comme un précurseur de la psychanalyse, Dostoïevski n’analyse pas seulement la culture et l’homme russes du XIXe siècle dans ses œuvres ; ses idées offrent également des clés essentielles pour comprendre l’humanité actuelle, en ce qu’il a identifié certains thèmes universels de la nature humaine.

Le XIXe siècle, et plus particulièrement sa fin, fut une période marquée par une intense préoccupation pour les théories et les mouvements anthropocentriques qui se concrétiseront plus tard au XXe siècle. En étudiant la théorie du crime développée par Raskolnikov (en russe : Раскольников), le protagoniste de « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, on perçoit les prémices de diverses approches philosophiques et criminologiques apparues à cette époque.

La plus connue de ces conceptions est celle de Karl Marx (1818-1883), qui prônait un ordre mondial révolutionnaire fondé sur l’égalité économique. Convaincu que tout comportement humain était déterminé par les conditions sociales, Marx soutenait que ce sont les circonstances sociales, et non l’individu, qui sont responsables du crime. En réalité, Marx ne concevait pas le crime comme tel. Pour lui, le crime est une responsabilité dont une société, établie sur des bases injustes, fait peser sur l’individu victime. Son principal argument est que la seule voie possible pour sortir de ce chaos est une révolution visant à instaurer un ordre communiste, qui conduirait à la construction d’une société fondée sur l’égalité sociale et économique.

On peut déceler des traces significatives de ce que Marx décrit comme une société injuste dans la théorie du crime de Raskolnikov. Dans le roman, Raskolnikov est un étudiant pauvre qui assassine une vieille prêteuse sur gages. Le principal facteur qui le pousse à commettre ce crime est la colère suscitée par sa situation sociale : sa propre précarité et celle de sa famille, les profondes inégalités économiques au sein de la société et la tyrannie atroce exercée sur les autres par ceux qui détiennent le pouvoir économique, comme son propriétaire. Ainsi, à l’instar de Marx, Raskolnikov ne considère pas son acte comme un crime. Pour lui, cette théorie est bien plus qu’une simple vengeance contre une société injuste ; c’est une réforme menée au nom de la société. Raskolnikov imagine sauver des centaines de vies grâce à l’argent qu’il récupérera de la vieille femme après l’avoir tuée.

Marx n’était pas le seul à avoir influencé les idées de Raskolnikov. Pour Sigmund Freud (1856-1939), la théorie du crime est liée à des facteurs psychologiques : l’enfance, la pression sociale et les valeurs exercent une influence sur l’individu. On peut résumer l’approche freudienne du crime ainsi : l’homme commet le crime, mais il n’est pas le criminel. Friedrich Nietzsche (1844-1900) a approfondi les analyses freudiennes au sein de sa propre philosophie nihiliste et a exercé une influence majeure sur la théorie du crime de Raskolnikov.

Avant d’aller plus loin, clarifions ce qu’est exactement le nihilisme. Il s’agit, selon les propres termes de Nietzsche, de « la dévaluation de soi des valeurs les plus élevées » ¹. Autrement dit, l’ancienne vision éthique chrétienne du monde n’est plus la bienvenue. Nietzsche décrit cette situation par la célèbre affirmation « Dieu est mort ». Il est important de souligner ici que cette affirmation ne visait pas la religion ou Dieu en soi, mais leurs formes corrompues. Dans cette optique, Nietzsche déclare dans L’Antéchrist :

« Ce qui nous distingue, ce n’est pas notre refus de reconnaître Dieu derrière l’histoire ou la nature, mais notre incapacité à voir en celui que l’on vénère comme Dieu un être semblable à Dieu. »

L’effondrement de la croyance en un Être Absolu, que Dostoïevski considère comme le pire désastre de l’histoire de l’humanité, entraîne la disparition de la croyance en un monde réel. L’être humain se retrouve alors face à deux alternatives. La première est un état de désespoir et de dépression, engendré par la pensée que la vie est dénuée de sens, que tout est vain ; la seconde, selon les mots d’un héros d’une autre œuvre de Dostoïevski, est : « S’il n’y a pas de Dieu, alors Dieu, c’est moi » ² ; autrement dit, la notion nietzschéenne du « Maintenant, j’ai le pouvoir ».

Considérant le pouvoir comme essentiel à la vie, Nietzsche le définit comme « la capacité d’adopter un point de vue indépendant de tout autre jugement et de toute autre limitation » ³. Sa solution au chaos engendré par l’idée d’une absence de Dieu ne peut se réaliser que par l’avènement d’un homme nouveau et supérieur, capable, selon Nietzsche, d’exister au-delà des normes du bien et du mal.

On peut dire que c’est ce désir de devenir un homme supérieur qui a engendré la théorie du crime de Raskolnikov. Cette volonté transparaît dans son article où il divise l’humanité en deux groupes : les suiveurs et les héros. Plutôt que de se ranger du côté des victimes, Raskolnikov préfère s’identifier au second, qu’il nomme Napoléon. Thème récurrent chez Pouchkine et Lermantov, Napoléon, personnification de l’homme pour qui rien n’est impossible, symbolise chez Raskolnikov la volonté de tout faire pour ses idéaux. Ceci implique le renversement de l’ancien système de valeurs qui prescrit « tu ne tueras point » et l’instauration d’un système de valeurs nouvelles. Dans ce nouvel ordre, « il n’existe pas de phénomène éthique. Il n’existe que des interprétations éthiques des phénomènes » ⁴  Et au-delà, l’idée que « le pire des vices est nécessaire à la plus grande des vertus »⁵ revient à affirmer que le crime est désormais licite. C’est pourquoi on peut dire que c’est la volonté de devenir un Napoléon ou un surhomme qui a façonné la théorie du crime de Raskolnikov, car il justifie le crime au nom d’un idéal : l’éradication du vice.

Jusqu’à présent, les théories de Marx, Freud ou Nietzsche n’auraient pas considéré le meurtre de Raskolnikov comme un crime. C’est l’auteur lui-même qui le perçoit comme tel, car pour Dostoïevski, le crime est un péché, un éloignement de Dieu. Dans le roman, Dostoïevski révèle que Raskolnikov est un homme tourmenté par son crime, au point de finir par l’avouer. Comme solution, Dostoïevski préconise la guérison de l’âme humaine, qu’il juge possible, dans une société où toute frontière entre vice et vertu a disparu, uniquement par un retour à l’Être absolu. Pour lui, croire en l’immortalité de l’âme et en un Dieu protecteur est indispensable pour atteindre le bonheur et mener une vie morale.

Notes

  1. Nietzsche, Friedrich, The Will To Power, translation by Walter Kaufmann. New York: Random House, 1967.
  2. Fyodor Dostoyevsky, The Brothers Karamazov, translation by Richard Pevear, Larissa Volokhonsky. North Point Press.1990.
  3. Friedrich Nietzsche, The Anti Christ, translation by H.L. Mencken, 1920.
  4. Friedrich Nietzsche, Beyond Good And Evil: Prelude to a Philosophy of the Future, translation by Walter Kauffman. New York: Random House, 1966.
  5. Friedrich Nietzsche, Thus Spoke Zarathustra, translation by Walter Kaufmann. New York: Random House, 1995

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